Bouche... boue.. oue: une somaphonie buccale
(2008)
Essay published in Inter No. 98 Espaces Sonores, Québec.
The accompanying audio CD compilation includes a couple of remixes (Hole in the Hole1 and Hole in the Hole2) of material from Hole in the Head.
Written in 2004 and revised in 2007
Thanks: Éric de Larochellière.
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De quoi s’agit-il quand la voix ne s’entend pas ? Quel est
son son quand elle reste prise dans la bouche et qu’elle
n’est ni intérieure ni encore parlée ? L’espace buccal est
l’espace myope de la voix, est l’espace clos qui somatise la
voix, est l’espace poreux qui insère l’étranger au sein de la
voix. Espace et moment qui permettraient donc, comme le
dit Blanchot, « la retenue du langage à un niveau non-parlant
», et qui ensuite pourraient produire «quelque chose
qui étonne, effraie, dérange et repousse tous parlants et tous écoutants de leur situation confortable»(2). Les bouches performatives
qui sont abordées ici explorent une voix réduite,
une voix avec presque rien, une voix qui n’adresse pas la
parole mais qui demeure dans son espace sonore clos. En
parlant de la voix chez Schoenberg, Leiris décrit une voix
«réduite à ne plus être ni un chant, ni une parole, ni un cri,
mais l’articulation même de l’innommé»(3). Une bouche qui
se bouche... rien que pour un moment et dans cet espace
restreint, le flot de mots s’imbrique dans la viscosité.
Embouchement
Je fais appel ici à un abouchement entre votre digestion
gastrique et celle intellectuelle. Commencez par
vous souvenir de votre dernier repas, de ce que vous avez
goûté, mâché, savouré, mastiqué, avalé. Je vous invite ici
à reprendre ce repas et à vous servir un deuxième dessert
ou un xième digestif, il prendra cette fois-ci la forme d’une
voix, la vôtre. Je vous incite par ce geste à vous boucher la
voix dans votre bouche, c’est-à-dire prenez votre voix et
enfoncez-la dans votre bouche, dans votre gorge. Coincezla
quelque part contre votre langue, derrière vos dents, au
fond du larynx, dans sa souille. Une voix tout au fond de la
bouche pour qu’elle y reste coincée et salivée. Finalement,
la voix serait dans son dedans, sa tanière ; espace clos mais
aussi espace qui expose ce «dedans» au dehors(4) et donc
espace de rencontre entre le noble et l’ignoble, espace où
le sacré se salit, se salive. Espace où le son est conjugué au
possessif, où il est possédé par cette cuve charnelle.
À l’occasion de ce repas, je m’assoirais à vos côtés pour
vous expliquer qu’au moment de présenter ce texte dans
le contexte du colloque Espace de la voix(5), j’avais l’intention initialement de faire face au public et de rester impassible
et taciturne tout le long. Je voulais laisser les images que
j’avais amenées comme support parler d’elles-mêmes,
laisser le voir de leurs bouches se muter en voix. Leur laisser
vous parler sans mots, mais avec leur chair traversant,
trouant l’écran, dépassant leur propre représentation. Bouches
au pluriel, mordantes, crachantes, béantes. Mais je ne
me suis pas tu, j’ai fini par communiquer ce texte, ce n’est
peut-être qu’ici et maintenant que je pourrai réaliser ce
mutisme face à vous.
Ici et maintenant, vous êtes face à des mots sans images.
Et je suis face à vous à travers eux. Pour le contexte d’une
publication, au lieu de les présenter en reproductions, je
me suis donné le défi de vous les décrire au fur et à mesure
qu’elles apparaissent dans le texte. Pour aider la cause,
essayez de les voir avec votre bouche. Insérez une mesure
de lèchement dans votre lecture. Feuilletez ces pages de la
même manière que votre langue se faufilerait une succulence.
Parfois le texte suivra de près les images, le texte sera le
souffle qui anime le bouche-à-bouche entre celle à l’écran
et celle qui parle. À d’autres moments il y aura plus d’écart,
il s’agira alors d’un bouche-à-oreille avec des yeux à part,
à côté. En format de publication tout devra se passer dans
l’inaperçu de l’intérieur buccal, un intérieur qui s’approche
des zones grises de l’imagination, zones qui en chaque
lecteur essayeront de se reconstituer une image d’après
chaque description. Ces images reconstituées seront à la
mesure de la bouche de chaque lecteur. Le performatif évoqué
sera avalé.
Prenons donc d’abord la bouche comme commencement,
comme proue. Deuxièmement, prenons boue comme
matière hétérogène, contaminante, déversante. Nous
allons aborder la bouche de manière parcellée, mais aussi
de manière synecdotique, c’est-à-dire que la bouche sera
le lieu de rencontre entre le corps et le langage ; lieu où les
mots prennent forme autant dans le sens syntaxique qu’en
matière corporelle ; lieu et moment où cette cave cavité
accueille et héberge des voix claustrophiles : je pense aux
bégaiements, aux balbutiements et à toute autre faille dans
le système de significations, à tous les moments où les mots
restent embouchés.
Pour revenir à la question d’une présentation sur la
bouche qui aurait été de l’ordre du mutisme, du non-dit,
qui aurait été non dans le non-pouvoir dire, mais dans le pouvoir non-dire(6), j’aurais pu faire comme Hayley Newman
qui a présenté une série de conférences où au préalable elle
se faisait anesthésier par un dentiste. Elle souhaitait ainsi
éviter l’attente d’un public avide de sens(7). Ce mal dire, ou ce
dire engourdi, constitue un premier pas vers un dire néantifiant
et béant, vers une mise en évidence d’une bouche
réduite au silence. Le paradoxe de la bouche est ici mis en
évidence ; lieu primordial du performatif sonore, la bouche
se révèle aussi le site d’un refus, d’une abstention absolue.
En 1976, Ulay s’est cousu la bouche dans la performance Talking about Similarity. Dans la documentation vidéo, on le
voit en gros plan percer d’une aiguille la peau entre le menton
et ses lèvres, puis la peau entre sa lèvre supérieure et
son nez, pour enfin couper la ficelle et nouer les deux bouts.
Il demeure imperturbable, c’est le public qui trouve la douleur
insupportable(8). Même dans ce cas extrême, la bouche
a ceci de particulier qu’elle exprime quelque chose, qu’elle parle, bien qu’elle ait été scellée. La bouche cousue contient
quelque chose qui suinte néanmoins : la bouche, littéralement,
fuit. Orifice, elle est portée à l’ouverture, à béer. Son
occlusion ne peut donc être que temporaire ou partielle.
Comme la porte du 11, rue Larrey à Paris au studio de Marcel
Duchamp qui, faute d’espace, avait été construite pour
se fermer soit sur une chambre ou une autre(9). Donc une
porte qui en fermant un lieu en ouvre un autre, une porte
singulière mais qui, singulièrement, remplit la fonction
plurielle de fermer en ouvrant. La bouche fonctionne d’une
manière semblable par rapport à la voix : quand la voix
dit, la bouche se bourre du non-dire de l’énoncé. Le nondire
est manifeste, mais il passe inaperçu dans le circuit de
communication. Et, quand la voix ne dit rien, la bouche est
aux aguets, en attente – elle pointe aussi au dire du corps.
Ce dire du corps, la gestuelle, est présent en parlant, mais
il est surtout et souvent relégué en arrière-plan. Dans son
acception courante, la communication écrase (sans pouvoir
l’oblitérer pour autant) ce qui accompagne le discours, tout
ce qui semble sans utilité pour la transmission immédiate
du message. Cette présence obstinée de corporéité au sein
du discours, ce qu’on appelle depuis Barthes le grain, ruine
à jamais la voix sublimée. La matérialité du corps parlant est
peut être ici à son degré zéro, c’est-à-dire qu’il y aurait un
non-parlant qui précède ou accompagne le parlant, qui lui
ouvre la voie en lui déclenchant la voix.
Cri muet
Examinons comment une bouche bâillonnée serait
encore plus éloquente que si elle était libre de ses mouvements.
Voyons Adrian Piper pendant Catalysis IV, seule dans
la rue, puis dans un autobus, avec une serviette blanche
qui remplit sa bouche, gonfle ses joues et déborde de sa
bouche(10). Elle est habillée sobrement, elle ne se remarque
que par cette protubérance buccale qui l’annonce. La rue
et les transports publics ne sont pas des contextes propices
à une rencontre, l’anonymat y règne. Ça tombe bien, dans
son état d’embouchement, voilà Piper incapable de parler.
Pourtant, elle parle, la bouche écumante de présence
inarticulée et de sens amuï, plus violent qu’un cri. L’engin
catalysant de Piper nous fait entendre Rosa Parks à même
l’image muette.
Se remplir la bouche comme l’a fait Piper, c’est la
convertir en boue, c’est-à-dire mettre l’inarticulé, l’indéfini
en évidence, en présence. C’est le présenter en lieu et
place du langage. C’est ôter une à une les consonnes de la bouche, faisant premièrement boue, et finalement oue
– lieu indéfini, questionnement, broyage de partout et
nulle part, donc sans fin, un trou noir. Bouche... boue... oue,
une sorte de parataxe entropique qui dans l’émiettement
de son signifiant nous conduit à découvrir ce lieu dans
toute sa carnalité. Ce geste d’effacement a souvent un effet
contraire. Par exemple, dans Tape Recorder with a Tape Loop
of a Scream Wrapped in Plastic Bag and Cast into the Center of
a Block of Concrete(11) (1969), Bruce Nauman réussit à représenter
la demeure du cri, sa cache, son résonateur. Même si
l’objet n’émet aucun son, son évocation retentit dans nos
tympans grâce au titre. Le volume du cri se transmue en
une incontournable masse de béton. Par ailleurs, le cri peut
être neutralisé, récupéré, par exemple en poupée gonflable
figurant Le cri d’Edward Munch vendue dans les boutiques
de quelques musées des beaux-arts. Il s’agit là du cri où le
vide est rendu dérisoire. À l’opposé, une bouche qui serait
farcie avec l’excrémentiel se nouerait avec l’informe, comme
dans Hot Dog (1974) de Paul McCarthy où une masse de
hot-dogs débordent de sa bouche. On imagine autant un
acte de goinfrerie qu’une selle se forçant une sortie par la
porte d’entrée(12). Digestion se confond avec ingestion (la
gestion de l’informe est une impossibilité). Ingrédients au
ballonnement : mayonnaise, ketchup, moutarde, pain, hotdogs.
Dans cette matérialité incontournable la bouche se
constitue, elle prend un arrangement, néanmoins elle reste
floue, débordante, impropre, tachée pour de bon. La bouche
qui se présente comme anus expose la masse sale des
mots émis par le processus digestif plutôt que pulmonaire.
Comme le dit le poète, « joindre cul à bouche, se donner à
la mort avant d’être »(13). La bouche est un carrefour où un
accident fait toujours déjà partie de sa signalisation, où un
empilage perpétuel nous détourne absolument en nous
attirant absolument(14).
Tirer la langue
La langue remplit la bouche même quand celle-ci est
vide. Cet organe, cet appendice informe, extériorise la
bouche et l’individu dans un dehors qui est en attente et
en quête de la rencontre. L’artiste chinois Cang Xin utilise
sa langue pour se lier à des lieux et à des objets(15). Xin ne
serre plus la main : il se sert de sa langue. On le voit, le corps
entier allongé au sol et du bout de sa langue, communiquer
avec le lieu en l’utilisant pour toucher le sol – au milieu des
pigeons dans Trafalgar Square à Londres, en face du Colisée
à Rome, sur le Grand Mur de Chine, etc. Quant il s’agit d’objets,
les interventions qu’il intitule Communication_Series
vont connecter la langue avec des sandales, un billet
d’argent, un dessin, une carte postale, une flamme, un parapluie,
un sachet de Tide, une boîte de dentifrice Colgate,
une statue, un drapeau, etc. Langue synesthésique s’il en
est, puisqu’elle ajoute le toucher au goûter. Sur le plan fonctionnel,
elle fait songer à des cornes d’escargot qui sondent
constamment l’environnement immédiat. La distance de la
rencontre est réduite grâce à ce stratagème. From Hand to
Mouth (1967) de Bruce Nauman est une sculpture en cire où
le corps se réduit à une ligne : qui descend de la bouche à la
nuque, ensuite de l’épaule au bras et finalement à la main.
Ici la longueur entre la bouche et la main évoque une langue
énorme, une langue qui cueillerait elle-même sa nourriture,
un bras de langue ou une langue à bras. Une langue
qui pourrait même s’étendre et se confondre au corps, à la
Césaire, « et ce ne sont pas seulement les bouches qui chantent,
mais les mains, mais les pieds, mais les fesses, mais les
sexes, et la créature tout entière qui se liquéfie en sons, voix
et rythme »(16). L’être liquéfié ne peut plus être, il n’est plus, il
n’a plus d’être : devenu déversoir, il s’est évacué lui-même.
Le face-à-face implique d’ordinaire un échange langagier
et, en cela, il a pour protagonistes deux interlocuteurs
à la fois séparés et réunis par la parole, mais qui gardent
leurs distances. Tandis que Cang Xin efface cet écart, Smith/
Stewart le confirment, en le compliquant toutefois. Dans
Mouth to Mouth (1995) de Smith/Stewart, le face-à-face est
obligé de faire du bouche à bouche(17). Stewart, lui, se trouve
dans une baignoire, vêtu de la tête aux pieds et complètement
immergé. Image mi-cercueil, mi-Houdini. Smith, elle,
au bord de la baignoire, se penche pour donner de l’air à
Stewart quand celui-ci en a besoin. Situation où le caractère
involontaire et réflexe de la respiration, s’extériorisant
et devenant étrangeté, fait éclore le sujet dans toute sa
porosité, son hétérogénéité : « Les hétérotopies supposent
toujours un système d’ouverture et de fermeture qui, à la
fois, les isole et les rend pénétrables(18). » Cette performance
présente un espace réel mais absolument autre, un ailleurs
qui performe un don, un ailleurs au milieu du sujet.
S’avoir mordant
« Parler n’est pas communiquer, parler n’est pas s’exprimer,
parler c’est d’abord ouvrir la bouche et attaquer le
monde avec, savoir mordre(19). » Savoir mordre, moment de
rencontre avec son extérieur, désir de laisser des traces sur
sa proie, de saisir le territoire. Ce savoir que Novarina nous
propose relèverait non pas du registre du didactique, mais
de celui de l’agissant, du performatif et du dynamique :
quelque chose non pas à apprendre, mais à prendre en
main, à mettre en action. Un savoir qui prendrait le monde
dans sa mâchoire pourrait inaugurer sa carrière de morsures
avec soi-même, le savoir même du soi, l’acte de toucher
le touchant transmué en acte de mordre le mordant. Avec
Trademarks (1970), Vito Acconci dans cette performance
iconique s’en est pris à lui-même en se contorsionnant et
en se mordant diverses parties du corps nu, question d’y
trouver ses limites : « biting as many part of my body as my
mouth can reach »(20). Chaque morsure laissait trace de sa
violence, devenait une estampe, une signature, une écriture
de bouche.
En contraste, la série de photographies d’Ann Hamilton, Myein (2000), est l’exemple d’un savoir-mordre nuancé,
figuré. En effet, Hamilton prend ses photos en plaçant dans
sa bouche une camera oscura dont le sténopé attend d’être
déclenché, c’est-à-dire qu’elle attend l’ouverture de la bouche
pour se nourrir de lumière. Ici les lèvres fonctionnent
comme obturateur, comme paupières buccales, l’intérieur
du corps regarde dehors et est avaleur de lumière et d’images.
Ce qui frappe quand on voit ces photographies, ce ne
sont pas les sujets qui sont vus par la bouche, mais surtout
cette molle boîte noire buccale qui, « cadrant » le portrait,
révèle le regard animal de l’humain, un regard dont la visée,
le mouvement et la portée seraient régis par le tactile, l’intime
et le proximal : la bouche comme point de vue inusité,
comme engin de vision et de captation du monde ; un point
de vue inusité qui invite à supposer que la bouche serait
« non quelque chose dont nous serions propriétaire (notre
parcelle individuelle, notre identité, la prison du moi), mais
une ouverture intérieure, un passage parlé. L’intérieur est
le lieu non du mien, non du moi, mais d’un passage, d’une
brèche par où nous saisit un souffle étranger »(21). La bouche
est un des seuils privilégiés par lesquels le dehors et
l’étranger s’infiltrent au-dedans, pénétrant dans les circuits
du corps. C’est pourquoi la double évocation de l’étranger
(voire de l’étrangeté) et de l’intimité conduit immanquablement
à une investigation sur le corps et l’organique. Nous
ne sommes humains qu’à la surface, écrit Valéry. Sous la
peau s’étend et flue en une substance inexplicable, qui se
refuse aux représentations(22). C’est en ce sens que la bouche
apparaît comme la mise en abîme littérale de l’intériorité,
une intériorité susceptible aussi bien d’absorber le dehors
que de s’y déverser. Nous faisons face à une ouverture qui
nous aspire et nous amène au milieu des viscères, dans un
paysage muqueux. À ce point, la bouche n’est plus partitionnable
ni localisable, ni davantage définissable. Elle n’est
plus soumise à la dictée du langage discursif. De chair, elle
appartient et participe au corps bruyant et bredouillant
« qui entretient avec vous une sorte de babil »(23).
Où monstre
De la bouche enfoncée dans sa propre gorge et pour
ainsi dire digérée dans le corps monstrueusement loquace,
j’arrive au sans tête d’André Masson, l’Acéphale, dessin
pour Georges Bataille. Un homme tient un poignard dans
une main et, dans l’autre, un coeur en feu, arraché de la
cage thoracique. Ses viscères sont visibles, un crâne prend
la place de son sexe. Il est l’antithèse du Christ sur la croix
et de l’homme cartésien, il « n’est pas moi, écrit Bataille,
mais est plus moi que moi : son ventre est le dédale dans
lequel il s’est égaré lui-même, dans lequel je m’égare avec
lui et dans lequel je me retrouve étant lui, c’est-à-dire
monstre »(24). En tant que monstre, l’Acéphale échappe
– tout comme le Golem, d’ailleurs – à la loi ontothéologique
de la raison et au logos. Cet échappatoire serait moins un
renversement ou un anéantissement qu’une amplification,
une indéfinition, une contamination active du langage qui
aboutit à une sorte de somaphonie. Sans tête par définition,
l’Acéphale est la figure de ce qui, peut-être, résulterait de
la conversion du parler en action, conversion où le mode
est agir au lieu de discourir. Monstre, le monstre ne serait-il
pas la conjonction entre l’aspect animal et l’aspect machine
de l’humain ? Le Golem, pour sa part, pétri d’argile et de
glaise – de boue –, s’anime après que le rabbin ait mis dans
sa bouche une feuille de papier portant le Nom mystérieux
et imprononçable de Dieu. Animé, il ne possède pas la
parole pour autant, justement parce qu’il a reçu et ingéré le
Nom, écrit mais imprononçable. L’incarnation passe donc
par un mot frappé d’interdit, bloqué en quelque sorte au
stade somatique, un mot qui s’anime grâce à l’ingestion
et non à la diffusion. Mis en bouche, ni lu ni dit, le mot,
pourtant, n’en est pas moins. Ou plutôt, muet comme le
Golem qui naît, le mot n’est – ultime instance du « motus
et bouche cousue » ou de ce qu’il conviendrait d’appeler somaphonie, le chant muet du langage embouché, coincé,
étranglé. L’éveil du Golem enclencherait, au sein même
du mutisme, cette somaphonie qui échappe à l’écoute, à
la voix, aux sens. Plutôt qu’une inversion du langage parlé,
la somaphonie utilise un circuit autre que ceux de l’écoute
et de la voix, et en serait davantage la perversion, celle du logos et du normatif qu’elle ombre et hante, et dont les
processus bloqués présentent la présence, l’exacerbent : du
babil au crachat, du lèchement à la morsure, de la bouche
béante aux lèvres suturées. La somaphonie, délaissant
la communication et les face-à-face, va dans la face, la
creuse et y fait son nid : son creuset de boue. Les voix s’y
accumulent, issues de l’orifice intérieur de la glotte – la
bouche profonde, le clapet des tréfonds. Gavée d’ellemême,
comme de son propre foutre, la bouche est pleine.
Bouche cousue
Par habitude, on convertit la langue-muscle en langueidiome
sans que cela se remarque. Le glissement s’effectue
quasi instantanément. Sauf qu’ici la langue rejette la
communication, elle ne fait que s’exhiber. Elle ne sait pas
quoi dire, une langue dénouée du langage, sans sens.
La bouche serait l’hôte du motus, le mot qui se tait(25). La
bouche et ses composantes sont ainsi réduites à sa chair.
Un art buccal serait donc le reflet de cette matérialité
indéniable. Il s’agirait d’un art qui ne parle pas mais qui
respire. Un art qui se contente de ça.
Dans la face, en dedans. Dans cette cave abjecte, où
les voix se cumulent après être issues de l’orifice intérieur
de la glotte (la bouche profonde), et où l’on se rend
compte que la voix est une saleté. On a donc bien fait de
la foutre où l’on ne pouvait plus la voir, cette bouche...
bouche – boue – oue. Parfois la bouche peut se comporter
avec une certaine noblesse mais, dans le quotidien, on sait
trop bien comment ce monstre au milieu de notre visage
se comporte. La bouche est pleine de salive prête à se
convertir en crachat. La bouche engendre une inondation
du langage avec une salive plurielle. Elle est une zone de
sédiments temporaire et provisionnelle, zone polyglotte
avec tendances glossolales, zone polybuccale, truffée
d’impuretés et truffée par un empilage de bouches les
unes dans les autres. Voilà ce qui se passe quand quelqu’un
comme Pierre-André Arcand machinise la voix, et quand
Alexandre St-Onge l’animalise. Bouche boue, espace clos,
espace cracheur, espace poreux, espace du foutre de la voix.
<top> Notes
1. Samuel Beckett, L’image, Paris, Éditions de Minuit, 1988, p. 9.
2. Maurice Blanchot, « Le
“discours philosophique” »,
L’ARC, 1990, p. 3. Blanchot
se réfère ici à l’héritage
significatif de Merleau-Ponty
en tant que pédagogue
(ont pourrait avancer que
l’enseignement est la profession du parlé).
3. Michel Leiris, Brisées, Paris,
Gallimard, 1992, p. 25.
4. « La bouche, quand elle
s’ouvre, n’est pas non plus
une déchirure. Elle expose
“au dehors” un “dedans” qui
sans cette exposition ne serait
pas. » (Jean-Luc Nancy, La
communauté désoeuvrée, Paris,
Bourgois, 1989, p. 76-77.)
5. Colloque organisé par Serge
Cardinal, Marie-Pascale Huglo
et Sarah Rocheville qui a eu
lieu les 22, 23 et 24 avril 2004 à
la Chapelle historique du Bon-
Pasteur de Montréal.
6. Paraphrase de Michel de
Certeau dans « Utopies
vocales : glossolalies »,
Traverses, no 20, novembre
1980, p. 28.
7. « Over the period of a year I
was invited to give a series
of lectures on my work.
Before each lecture I visited
a local dentist and had my
mouth anaesthetised. With
my mouth made immobile, I
gave my feeblest apologies to
the students and staff before
attempting to talk on my
work. » (Hayley Newman,
« Lock-jaw Lecture Series »,
Performancemania, London,
Matt’s Gallery, 2001, p. 62.) Il
faudrait par contre souligner
que cette pièce fait partie de
Connotations – Performance
Images, une série de
photographies qui
documentent des
performances fictives. Il
s’agit donc d’un canular. À
mon avis, cela ne nuit pas
à la pertinence de cette
oeuvre et en fait y ajoute
un élément critique par
rapport aux conventions de la
performance.
8. Il s’agit d’une section de la
performance d’Abramovic
et Ulay intitulée Talking
about Simularity. Le public
de la performance originale
n’est pas visible dans la
documentation vidéo, je
fais donc allusion au public
qui était présent lors de ma
présentation de cet extrait
durant le colloque Espaces
de la voix. Je spécule une
réaction semblable de la part
du public présent au moment
de l’originale.
9. Cf. Marcel Duchamp, « Porte,
11 rue Larrey », Marcel
Duchamp, New York, Museum
of Modern Art, 1989, p. 300.
10. Cf. Adrian Piper, Out of Order,
Out of Sight : Volume I : Selected
Writings in Meta-Art 1968-1992,
Cambridge, MIT Press, 1996,
p. 43.
11. Bruce Nauman, « Tape
Recorder with a Tape Loop of
a Scream Wrapped in Plastic
Bag and Cast into the Center
of a Block of Concrete »,
Breaking the Sound Barrier,
New York, Gregory Battcock,
E. P. Dutton, 1981, p. 166.
12. Cf. Paul McCarthy, Paul
McCarthy, London, Phaidon,
1996, p. 43.
13. Antonin Artaud, OEuvres
complètes, t. XXVI, Paris,
Gallimard, 1994, p. 52.
14. « Dire : j’aime Sade, c’est
n’avoir aucun rapport avec
Sade. Sade ne peut être aimé
ni supporté, ce qu’il écrit nous
détournant absolument en
nous attirant absolument. »
(Paraphrase d’une formulation
de Maurice Blanchot dans L’écriture du désastre, Paris,
Gallimard, 1980, p. 77.)
15. Cf. Cang Xin, Existence in
Translation, Hong Kong,
Timezone 8, 2002, p. 33 et 71.
16. Aimé Césaire, Cahier d’un
retour au pays natal, Paris,
Présence africaine, 1983, p. 16.
17. Francis McKee et Michèle
Thériault, Smith/Stewart,
Lo.ndon, Ellipsis, 2001, p. 20-24.
18 Michel Foucault, « Des
espaces autres », Michel
Foucault : Dits et écrits 1954-
1988, vol. IV (1980-1988), Paris,
Gallimard, 1994, p. 760.
19. Valère Novarina, Devant la
parole, Paris, P.O.L., 1999, p. 16.
20. Vito Acconci, Vito Acconci : Writings. Works. Projects,
Barcelona, Polígrafa, 2001,
p. 108.
21. Valère Novarina, op. cit., p. 14-
15. Dans son cas, Novarina
parle du langage ; je prends la
liberté de détourner la citation
pour y faire référence à la
bouche.
22. « L’homme n’est l’homme
qu’à sa surface. Lève la peau,
dissèque : ici commencent
les machines. Puis tu te
perds dans une substance
inexplicable, étrangère à
tout ce que tu sais et qui
est pourtant l’essentielle. »
(Paul Valéry cité dans Jean
Starobinski, Le corps, miroir du
monde : Voyage dans le musée
imaginaire de Nicolas Bouvier,
Genève, Zoe, 2000, p. 123.
23. Roland Barthes, L’empire des
signes, Paris, Flammarion,
1970, p. 18.
24. Georges Bataille, « La
conjuration sacrée », OEuvres
complètes : Premiers écrits 1922-
1940, Paris, Gallimard, 1970,
p. 445.
25. « Le silence est peut-être
un mot, un mot paradoxale,
le mutisme du mot
(conformément au jeu de
l’étymologie). » (Maurice
Blanchot, L’écriture du
désastre, op. cit., p. 86.) Selon
Ann Smock, traductrice de
ce texte en anglais, Blanchot
ici ferait référence au fait
que l’expression Motus !
(Silence ! Pas un mot !) serait
une latinisation de mot.
Cf. Maurice Blanchot, The
Writing of the Disaster, tr. Ann
Smock, Lincoln, University of
Nebraska Press, 1995, p. 149,
nb. 13.
Illustrations (to be added soon)
1. Hayley Newman, Lock-jaw Lecture Series, 1997-1998, Jonny Byars.
2.
Adrian Piper, Catalysis IV, 1970.
3.
Bruce Nauman, Tape Recorder with a Tape Loop of a Scream Wrapped in Plastic Bag and Cast into the Center of a Block of Concrete, 1969.
4.
Paul McCarthy, Hot Dog, 1974.
5.
Cang Xin, Communication, Séries no 3, performance, Haikou, 2000.
6.
Séries no 5, performance, Oslo, 2001.
7.
Séries no 5, performance, Londres, 2000.
8.
Bruce Nauman, From Hand to Mouth, 1967.
9.
Smith/Stewart, Mouth to Mouth, 1995.
10.
Vito Acconci, Trademarks, 1970, Bill Beckley, pour le détail : Kathy Dillon.
11. Ann Hamilton, Myein, 2000.
12.
André Masson, Acéphale, 1936.
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