20 Sur 20
(2000)
Essay on Jocelyn Robert's CD 20 moments blanc lents. Published in Temporalité, Galerie La Chambre Blanche,
Québec, 2000.

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Un an s'empile sur l’autre, archéologie du temps,
couches d’heures écrasées par des mois ensevelis
dans des années. Vingt moments ne sont pas autant d’instants,
ils sont longs, lents, retardataires. Ils se débrouillent
pour ne jamais disparaître.
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Ambulatoire de deux décennies sur support sédentaire
de quarante minutes. Le disque 20 moments blanc lents en tant que
tel, dans sa pochette blanche sur blanc, a été distribué
en premier temps comme un flocon, en tombant dans les boîtes
aux lettres de ceux qui habitent dans les lignes qui tracent le
parcours entre les différents lieux de la Chambre Blanche.
Un disque porte à porte, inattendu, énigme d’une
chance très méthodique. Ceux qui l’ont reçu
de cette manière reçoivent ces traces parce eux-mêmes
occupent les traces du parcours; la Chambre Blanche a été
là, là, là et là.
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Un lieu multiplié par quatre, pas des chambres blanches,
mais une qui s’adresse quatre fois. Une entité qui
se géographie au pluriel mélange sa sédentarité
avec un nomadisme, elle bouge comme les danseuses de Sarraute “Là,
là, là, elles dansaient, tournaient et pivotaient
[...] Et pourquoi? Et pourquoi? Et pourquoi?” (21). Il y a
aussi le “là” non triple mais double de Derrida:
“il y a là cendres” (Derrida, 21). Le “là”
derridéen ne se double pas sur la page mais à l’oreille
où l’accent se perd, est-ce un lieu ou un article défini?
Pour lui cette question marque “une certaine indécision
entre l’écriture et la voix” (22). Le mouvement
ici se joue entre l’oeil et l’oreille, une polysémie
s’insère dans l’entre-deux. à travers
20 moments blanc lents, la Chambre Blanche devient auriculaire,
elle s’entend en pleine polysémie, la chambre est une
au pluriel; là, là, là et là.
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20 sur 20, titre qui lui aussi est indécis parmi les multitudes
significations de “sur” et de son homonyme “sûr.”
Barthes se perd dans l’incertitude, “privées
d’un principe de marquage, les photos sont des signes qui
ne prennent pas bien, qui tournent, comme du lait. Quoi qu’elle
donne à voir et quelle que soit sa manière, une photo
est toujours invisible : ce n’est pas elle qu’on voit”
(18). Le moment sonore qui s’efface lui-même frôle
l’inaudible, mais c’est l’arrière-goût
—du lait sur— qui laisse des traces ineffaçables.
Un tout remplit de presque riens.
[5]
La purée dure, notion de Bergson lue de manière dyslexique
(ref. durée pure). Un liquide visqueux, mais avec potentiel
d’écoulement, un échappatoire de la certitude
de l’immobilité. Sécrétion somatique
du temps, rides qui apparaissent pour annoncer notre disparition.
Vieillesse et ses cratères, toujours plus belle que la jeunesse
amnésiaque. Cratères, fissures, failles, faillites,...
série d’interventions sur le paysage d’une vie.
Une série de paires, impaires, contraires font aussi partie
du jeu : cratères montagnards, “sore eros” –palindrome
de Bruce Nauman (51), monter la côte pour la redescendre,
érection molle, vide plein, obscure clarté, multitude
seule. Pour Jocelyn Robert sa solitude a une silhouette, elle est
en plénitude, il cache tout parce qu’il n’a rien
à cacher. Sa limpidité n’équivaut pas
à une simplicité. On ne sait rien des 20 moments,
tout reste à deviner.
[6]
Bataille s’avant-propose dans La littérature et le
mal: “Il est temps... Parfois même il semblerait que
le temps manque. Du moins le temps presse” (9). J’ajouterais,
pire, le temps s’empresse de nous presser. Il nous sèche,
il nous déserte, il nous aride. On se rend compte de notre
Sahara trop tard, plus de recul possible, les moments blanc lents
se déroulent à une vitesse fixe, une purée
dure. Dans ce contexte déshydraté, qu’en est-il
de cette oeuvre sonore qui se manifeste sur support binaire de forme
ronde et à reflets, pur et dur, et d’une temporalité
qui nous excède (pas sûr selon certain)? Bien que l’objet
a une permanence et que les sons qu’il contient soient fixes,
Jocelyn Robert réussit à ralentir la course, il force
des virages, il embosse la piste.
[7]
20 moments blanc lents commence avec un fadein et finit en fadeout,
ce qui présume des moments qui précèdent le
premier et des moments qui suivent le vingtième. Les vingt
sont au milieu. La pièce est une continuité délimitée
; semblable dans ce sens au Clock for 300 Thousand Years de Tatsuo
Miyajima, pièce qui compte jusqu’à 9,999,999,999,999
secondes. Donc des pièces qui dépassent le temps,
enfin notre temps, puisqu’elles ne sont pas infinies, ce sont
des infinis parmi notre finitude. Un infini qui en déborde,
mais qui se définit seulement par rapport à l’échelle
de nos vies. Le rapport à haute tension entre la paire qui
contient (le contenant et le contenu) et l’incontenable nous
rappelle les infinitudes de Pascal, sauf qu’ici l’art
permet aux échelles de se confondre—des décennies
se réduisent en quelques minutes, une horloge nous amène
à des milliers d’années dans le futur, ... des
neutrinos s’écrasent sur Neptune.
[8]
Pause, 20 moments blanc lents, à la piste numéro 8
prend une pause. Le sonar change de paramètres pour entamer
un second balayage. Cette césure nous permet aussi de souligner
que ce texte ne peut servir de mode d’emploi, s’il explique
ce n’est qu’à travers. Il ne remplace pas l’écoute,
au contraire il la force presque. C’est une entente tacite
entre deux formulations d’une recherche similaire, le texte
et le disque ne s’engouffrent de vie que dans la mesure où
leurs lecture et audition sont réciproques, c’est à
dire qu’elles génèrent des inquisitions inépuisables.
[9]
Jocelyn Robert n’a rien à nous faire voir, ni à
nous faire entendre, on est par contre introduit à une conceptualisation
du temps dans l’espace. C’est à dire, le rétrécissement
et l’étirement simultanés des données
temporelles pour en faire surgir ce qui n’est pas donné
: leurs infinitudes. Bachelard, dans une discussion où il
cherche à se libérer du temps horizontal, nous présente
trois manières qui rendraient possible ce débordement:
“(1) s’habituer à ne pas référer
son temps propre au temps des autres — briser les cadres sociaux
de la durée; (2) s’habituer à ne pas référer
son temps propre au temps des choses — briser les cadres phénoménaux
de la durée; (3) s’habituer — dur exercice —
à ne pas référer son temps propre au temps
de la vie — ne plus savoir si le coeur bat, si la joie pousse
— briser les cadres vitaux de la durée” (Bachelard,
227). Pour celui qui suit ces directives “le temps ne coule
plus. Il jaillit” (227). Jaillir, bondir, surgir... dépassement,
débordement.
[10]
Mais le temps s’évase et s’étrangle en
un même geste, ou plus précisément il s’échappe
tout en nous emprisonnant. Comment s’en sortir de cette certitude?
Par la pulsion poétique par exemple: constatation du fait
inéluctable entrelacé par le désir de se trouer
une issue hors—en dehors et en désordre.
[11]
Traçons un autre parcours, celui de l’artiste. Individu
qui songe a un art “qui participe d’un instantané
spatial et temporel” dans AB Box (1993), qui pour Le Piano
Flou (1992-1995) dit qu’il s’agissait “de faire
des pièces qui ne font que [c]hercher la différence”
(Larose, page?). C’est une oeuvre qui oscille et s’empile,
elle génère des palimpsestes de toutes sortes.
[12]
“Tout se passe, par raccourci, en hypothèse ; on évite
le récit,” phrase de Mallarmé en préface
d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (406),
phrase que l’oeuvre de Robert poursuit en permutations idiosyncratiques.
Parfois le raccourci est le chemin le plus long. Parfois en évitant
on en raconte plus.
[13]
Dans Untitled (1992), oeuvre typographique de Robert on trouve un
alphabet qui s’empile puis un qui le suit et se dépile.
En premier temps chaque lettre se superpose sur l’autre puis
elle se soustrait: ‘a’, puis ‘a’ sur ‘b’,
puis ‘a’ et ‘b’ sur ‘c’, puis
‘a’ et ‘b’ et ‘c’ sur ‘d’,
.... ‘u’ avec ‘v’ et ‘w’ et
‘x’ et ‘y’ et ‘z’, ‘v’
avec ‘w’ et ‘x’ et ‘y’ et ‘z’,
‘w’ avec ‘x’ et ‘y’ et ‘z’,
‘x’ avec ‘y’ et ‘z’, ‘y’
avec ‘z’, et finalement ‘z’.
[14]
Palimpseste lettriste qui frustre l’orthographe, qui explicite
la technique qu’on retrouve dans 20 moments blanc lents d’une
manière plus complexe. Les vingt années se métamorphosent
en vingt moments par couches, par accélérations, ...
[15]
... par ralentissements. Retour à Mallarmé en mi-phrase
“semble d’accélérer tantôt et de
ralentir le mouvement” (406).
[16]
La fin d’un repas, selon Kant, doit être accompagnée
de sujets de discussion humoristiques afin d’engendrer le
rire qui facilite la digestion. Dans cette pièce Jocelyn
Robert suit le précepte du philosophe de Königsberg.
Un rire se révèle puis se démêle, il
clôt le disque en s’effaçant lui-même.
[17]
Un rire qui cache autre chose, peut être qu’un rire
cache toujours autre chose, ou engendre toujours plus que du contentement
ou de la satiété. Le rire appartient non seulement
à la joie, l’humour, la légèreté.
Il a aussi un entre-les-deux. Il y a tout un vocabulaire du rire,
il est polysémique. Il est là, là, là
et là. Parmi ces “là” il y a un versant
néfaste, mortel. Rabelais : “Ces parolles dictes, entra
en si excessive guayeté d’esprit, et [Philomenes] s’esclata
de rire tant enormement, continuement, que l’exercice de la
Ratelle luy tollut toute respiration, et subitument mouru”
(92).
[18]
Bataille aussi, grâce au rire, dépasse l’agonie,
“Je riais comme jamais peut-être on n’avait ri,
le fin fond de chaque chose s’ouvrait, mis à nu, comme
si j’étais mort” (L’expérience intérieure,
46).
[19]
On entend la voix de Robert à certains instant dans des brins
de conversation, mais ce n’est pas son rire qui prend le premier
plan. Dommage, car son rire est contagieux, ce qui est peut être
précisément la genèse de ce rire amplifié
et contorsionné. C’est le rire d’une chambre
dans une chambre, le rire d’une Jocelyne blanche comme le
vide.
[20]
Le rire caduque nous ramène à Barthes, “cet
entêtement du Référent à être toujours
là” (17). Il nous parlait aussi d’une “immobilité
amoureuse ou funèbre” (17), dans notre cas le rire
mobilise, mais il s’achemine vers un destination finale. Sauf
que rien ne nous oblige de descendre au terminus. L’entêtement,
lui aussi, se débrouille pour ne jamais disparaître.
BIBLIOGRAPHIE
Bachelard, Gaston. “Instants poétique et métaphysique.”
Le droit de rêver. PUF, 1970, 224-232.
Barthes, Roland. La chambre claire: note sur la photographie. Gallimard/Cahiers
du Cinéma, 1980.
Bataille, Georges. La littérature et le mal. Gallimard, 1957.
Bataille, Georges. L’expérience intérieure.
Gallimard, 1954.
Derrida, Jacques. Cinders. Lincoln: University of Nebraska Press,
1991.
Larose, Karim. “Musique, non-musique et nouvelles technologies
: Entrevue avec Jocelyn Robert, Président d’Avatar.”
Revue ETC.
Mallarmé, Stéphane. Igitur Divagations Un coup de
dés. Gallimard, 1976.
Miyajima, Tatsuo. Big Time. Modern Art Museum of Fort Worth, 1996.
Nauman, Bruce. Bruce Nauman. Curators: Kathy Halbreich and Neal
Benezra. Minneapoli: Walker Art Center, 1994.
Rabelais. Le Quart Livre. Flammarion, 1971 [1552].
Robert Jocelyn. “Untitled.” The City Within. Ed. Jeanne
Randolph. Banff Center for the Arts, 1992.
Sarraute, Nathalie. Tropismes. Les éditions de minuit, 1956
[1939].
Stuckenberg, J.H.W. The Life of Immanuel Kant. Lanham, MD: University
Press of America, 1986 [1882].
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